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Contes :  L'échange
 
L’Échange

Nous étions les derniers.

Non que nous ayons revendiqué cet ultime privilège (qui, soit dit en passant, n’en était pas un), mais il en fallait bien quelques-uns comme nous puisque l’exode de toute la population humaine, de toutes les nations, des diverses peuplades et ethnies isolées, ne pouvait échoir conjointement. Il avait donc fallu organiser un tirage au sort monumental à échelle planétaire, de façon à nous assigner, bon gré mal gré, cette fortune. C’était tout ! Il s’agissait simplement d’une probabilité sur quelque six millions deux cent quinze mille transports.
Tout comme ceux que la gigantesque loterie planétaire avait désignés pour partir avant moi, les étrangers nous avaient réunis dans des milliers de champs abandonnés, laissés en désuétude. Ils n’étaient cependant pas carnivores, dieu merci… Je crois qu’ils étaient insectivores… Ils nous ont parqués là, comme les bêtes d’un troupeau qui s’achemine lentement vers l’abattoir. À l’instar de l’offense d’un peuple humilié par l’ennemi lors de vieilles guerres (qui n’avaient toutefois opposé que des humains), nous attendions bravement notre tour, nus comme des vers, sans considération, sans humanité, avec pour seuls compères le froid et la peur.
La veille, lorsqu’ils vinrent nous quérir, nous fîmes enfin nos adieux au camp qui nous avait servi de gîte pendant ces deux dernières années… L’un de ces milliers de cantonnements insalubres réservés aux humains. Cela faisait maintenant des heures que nous végétions, tournant sans but, pauvres bovins condamnés, moi et quelque neuf cent quatre vingt dix neuf milles, neuf cent quatre vingt dix neuf autres, tous aussi taciturnes et pétrifiés par la bise hivernale.
Devant nous, cette titanesque anthologie de carcasses sans âge avait déployé ses portes béantes sur un sol atrophié et mourant.
Notre sol…
Ce sol que, avant qu’ils arrivent, nous cultivions avec de chimiques bienfaits. Ce sol qui sut les accueillir avec une altruiste déférence. Ce sol qui, enfin, fut témoin des affrontements, des massacres devrais-je dire, qu’ils perpétuèrent spontanément pour s’installer, prendre possession des lieux… Méthodiquement, froidement, comme s’ils l’avaient depuis toujours prévu, comme s’ils avaient répété cette guerre pendant toute leur vie.
La guerre, si tant est qu’on put lui donner ce nom, ne dura pas une journée. À la nuit tombée, les créatures proposèrent le plus simplement du monde aux chefs d’état qui avaient survécu à l’holocauste un choix morbide ; à savoir, messieurs, préférez-vous mourir ou partir ?
« Il s’agit d’un simple arrangement, dirent-ils avec un naturel déconcertant. Vous restez chez vous, morts, ou vous quittez votre planète dans nos vaisseaux, endormis pour l’éternité… »
Peu de choses s’étaient dites après cet unique choix. Étant donnés les massacres impitoyables qui furent commis pendant la journée, et face aux puissants moyens militaires et technologiques qui avaient été déployés pour nous écraser, l’acceptation de cette deuxième et unique alternative fut aussitôt visée. Les conditions en étaient inhumaines, car leurs clauses s’opposaient à tout ce qu’il y avait d’indispensable dans la survie de l’être humain : la présence de nos animaux, d’arborisation, de souvenirs et de toute trace de ce qui aurait pu nous être affectif. Les créatures ne nous laissaient… rien !... que la peau sur les os et un faux espoir d’Éden.
Avec mes compagnons d’infortune, je fais à présent parti des ultimes représentants de l’homme sur terre. Là-bas, sur l’horizon, la douce lumière orangée d’un soleil qui avait déjà disparu jouait avec la frange du monde, laissant encore entrevoir l’ombre d’une étrange armada emmenant le reste de l’humanité.
J’inspirai encore une dernière bouffée d’air de ce globe qui nous avait vu naître et que nous ne verrons définitivement plus mourir, jetai un lourd regard sombre vers le voile de lune qui se levait, et pénétrai à contrecoeur dans cette machine hideuse et difforme qui leur avait permis de nous briser. Ils nous laissaient repartir avec leurs machines de destruction, mais sans l’espoir de les utiliser pour reconquérir notre monde.
Enfin, laissant une pitoyable larme s’écouler le long de mon corps, je m’asseyais tandis que d’antiques parois métalliques se refermaient derrière les ultimes représentants de l’Homme. L’inconcevable nef s’éleva alors lentement vers l’éther céleste et s’élança en direction du rien hyperboloïdique, à la suite de millions de vaisseaux semblables qui étaient déjà partis pour nulle part.

Il n’y avait dorénavant plus d’être humain sur Terre.

Pas une possibilité de regard vers l’extérieur n’était possible. Ces vaisseaux devaient bien posséder quelque façon de voir l’espace, mais personne ne la connaissait, et le système automatique qui les composait agissait déjà sur mon état d’être conscient.
J’eus une dernière idée avant de sombrer irrévocablement dans le sommeil contrôlé qui allait permettre au genre humain de voyager durant peut-être dix éternités, à la recherche d’une étoile hypothétique que nous croiserions par hasard sur la route incertaine du temps. C’était une vision à la fois si atroce et si tangible qu’une terreur brutale s’empara soudainement de l’engourdissement naissant qui envahissait mon cerveau.
Des images et des pensées se faisaient de plus en plus fortes en moi et je sentis que de nouvelles informations allaient nous être inculquées, ressassées durant ce singulier voyage. Je comprenais que, un jour, lorsque les ordinateurs auront détecté une planète viable pour nous, ils nous réveilleraient, satisfaits de notre longue éducation. Ainsi, nous saurons les contrôler, mais je sentais que ce serait au détriment de notre condition humaine et miséricordieuse, que le centre nerveux des vaisseaux nous aurait transformés en véritables bêtes de guerre qui n’auraient que pour but ultime le piratage d’une planète entière, un jour, de la même façon que ce que nous venions nous-même de vivre…
Triste retour des choses, en vérité, et fade vengeance !
Car, en me sentant quitter notre mère, la Terre, en songeant que cette armada composée de millions de navires s’apprêtait à quitter à jamais notre système solaire, charriant une humanité dépouillée et misérable, je conjecturerai brusquement la possibilité que ces vaisseaux n’avaient jamais appartenu à nos envahisseurs. Je devinai au contraire que ces derniers furent, en leurs temps, chassés de chez eux par de précédentes victimes, qui elles-mêmes…
De fait, peut-être ces transporteurs n’existaient-ils après tout que pour une cause sans fondement, depuis des temps immémoriaux, bien avant que n’apparaisse toute forme de vie.
Peut-être appartiennent-ils à la structure physique même de l’univers et que, éternels, ils mènent des peuples entiers vers de lointaines régions de l’espace, dans l’unique but d’accomplir, encore et toujours, un absurde, grotesque, perpétuel et monstrueux échange cosmique…

Mais alors, dans ce cas… Dieu ?


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Slynn
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Poème
Date 03/06/2014 09:13:51
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bebertine
Posté le: 05/06/2014 06:10  Mis à jour: 05/06/2014 06:10
Accro
Inscrit le: 01/11/2010
De: LES VANS SUD DE L'ARDÈCHE
Envois: 301
 Re: L'échange
Bienvenu à Franco-Poèmes.

Excellent conte, mais ce Monde ce n'ai pas le monde au quel tout le peuple rêve.Les intérêt, do Capital, la soif do pouvoir et tant de choses, nous font vivre hors du plaisir de vivre.

Félicitations et continué à publier , car nous avons besoin de si prose aussi.

Brbertine

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