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Chroniques :  RARE FESTIN
 
Quelques mots avant d’amorcer cette singulière historiette.
Cette nouvelle entre dans la famille des premières que j’ai pu élucubrer. C’est peut-être la plus vieille et elle a subi de nombreuses modifications au cours du temps. Il en ressort un certain état d’âme morbide, de ceux que j’eus en leur temps.
Mon désappointement quant à la découverte de la nature intrinsèque profonde de l’être humain fut à l’époque si bouleversant que j’en avais imaginé un conte qui attesterait de l’incroyable bêtise et, surtout, de la grande ignorance, qui nous caractérisent (j’en témoigne…). C’est peu dire, si l’on y réfléchit un instant (voire plus longtemps). Je me posais d’innombrables questions qui devaient rester sans réponse, mais qui me poussèrent à écrire.
Je me demandais si, alors que nos chefaillons se disputent comme des enfants pour s’asseoir sur un trône qui ne leur appartient pas, nous avions tous (ou non) le monopole du pouvoir ?... Ce qui tient de l’absurde et de l’irrationnel. Tandis que nos savants s’apprêtent à lancer une autre navette dans l’espace, pourquoi devrions-nous être persuadés de notre grande, fameuse et unique intelligence ? Qui oserait avancer que cet animal, là, ne réfléchit pas à sa façon, et qu’est-ce qui nous permet de croire, pauvres arrogants, que notre cerveau est unique, qu’il détient le procédé brillant et subtil d’appréhender le monde qui nous entoure (si, si, on le croit, même si on ne le croit pas) ?
Personne, je pense, n’a ces droits. Mais ce qui est à mon sens le plus effrayant, c’est que personne, non plus ne le conçoit (non, non, personne, même le concevant).
Alors, et puisque nous ne sommes pas capables de comprendre quelque chose de si évident, puisqu’il faut pousser à l’extrême pour disposer d’un vague discernement à ce sujet, croyons que chacun de nous est constitué de milliards de cellules (à dix près) qui se jugent être les seules entités intelligentes de l’univers.
Bonne lecture !



Le chef apporta le plat de résistance.
Humble, il le déposa précautionneusement sur la table en marbre autour de laquelle les deux amis dégustaient les meilleures préparations culinaires de la planète. Puis, révérencieux, il se retira vers les cuisines en traversant la grande salle dorée.
L’ambiance sobre de la salle à manger était étrange… Non, pas étrange ! Inhabituelle, plutôt. Les murs étaient semblables à de l’ivoire, de l’ivoire brun, mais ils rayonnaient tant que leur seule présence aurait suffi à illuminer mille et une nuits si cela avait été possible. Au plafond, de majestueuses sculptures blanches creusaient la pierre albâtre et retombaient en fines gerbes d’eau taillées en forme de colonnes, aux cinq coins à angle droit du salon. Là, elles se fondaient dans quelques bassins ruisselants bordant les murs et la table à manger.
… Une table en matière plastique bon marché et du plus mauvais goût. Un « must » dans cette région de l’espace !
- bravo, Orhem ! Je dois avouer que, malgré tous mes efforts esclavagistes, votre cuisinier serait des mieux traités parmi tous ceux du système. Un art pareil, une substance si rare, des mets si succulents et des parfums aussi délicieusement envoûtants n’ont jamais tant surpassé la connaissance si parfaite de la cuisine de mes chimistes !
- je puis vous assurer, mon cher Carhen, que mes cuisiniers n’ont absolument pas à se plaindre de leur sort. Bien au contraire ! Je pense qu’un être vivant, qu’il soit homme ou esclave, ne travaille pas mieux que s’il n’est pas malheureux.
- Vous m’en voyez satisfait. Vous rendez-vous compte du temps qu’il leur aura fallu pour préparer cette « dione de Caprij » ? Un exploit que de la réussir en salade sans en dénaturer le goût original. Quel doigté ! Quel habile savoir-faire !
- Vous me flattez, Carhen… Mais ce sont eux qui ont droit à ces compliments, et non moi, même s’il est vrai que j’ai su choisir les bons esclaves. Je n’ai finalement fait qu’ajouter à leur compétence les moyens intellectuels et financiers qui leur faisaient défaut lorsque je les ai brocantés. Glissez-leur donc quelque espérance d’affranchissement lorsque vous partirez, et ils en seront ravis !
- Bien entendu…
- Cependant, n’en faites pas trop, car permettez-moi tout de même de vous rappeler que les toutes dernières découvertes réalisées sur Iron 18 facilitent énormément la préparation de ce genre de plats exotiques, de même que leur conservation… Ainsi, saviez-vous que nous importons actuellement des denrées provenant des plus lointaines planètes ?
- Non, je ne crois pas avoir déjà entendu parler de fruits rapportés de si loin…
- De fruits, Carhen ?! Si seulement ! Aujourd’hui, ce sont des cargaisons entières d’animaux plus insolites, mais aussi plus délicats, que nous attendons !
- Des cargaisons ? Mais où allez-vous les parquer ?
- Cher Carhen, vous ne suivez pas l’actualité scientifique ? Quand je parle de cargaisons, je veux dire des millions de tonnes de viandes mortes ! Le voyage sidéral des denrées alimentaires inertes n’est plus un problème. Nous vivons un siècle de lumières qui voit apparaître le transport spatio-temporel du consommable. La disfécation (1) des aliments lors du saut dans l’espace-temps est un phénomène à oublier, quelque chose de primitif qui ne peut et surtout ne doit plus nous empêcher de goûter à toutes ces merveilles extragalactiques sans nous aventurer dans des voyages longs et périlleux. Savez-vous quelle était la base de la sauce qui assaisonnait votre salade ? Du lhémoire de Brandain, tout simplement !
- Je vous demande pardon ?!...
- Vous avez bien compris. Ces gros mammifères à sept cornes doubles osseuses arrivant tout droit de cette petite planète que nous avons récemment découverte au moyen de nos sondes spatio-scopiques. Il en a fallu trois pour accommoder le plat, et je les ai commandés hier. Un régal, n’est-ce pas ? Le sang de cet animal à écailles, combiné à la pelure de ses cornes antérieures, donne à nos sauces une senteur enivrante tout en en relevant subtilement le fumet. Voyez-vous, sans ces chambres spéciales qui garantissent l’antidisfécation des aliments dans les cargos sidéraux, jamais vous n’auriez pu en déguster… Le voyage est trop coûteux. Vous pouvez remercier Iron 18 !... Et mes cuisiniers, si vous insistez !
- J’ai déjà entendu ce nom… Iron 18 !... Oui, je crois que je l’ai lu, même ! Dans un article sur je ne sais plus quel canard qui traitait d’expériences sujettes à controverse… N’est-ce pas là l’un des nombreux satellites industriels naturels de Traigos ?
- Hum… En effet, de Traigos… Je ne savais pas que vous vous intéressiez à ce genre de littérature ?
- Oh ! C’est tout à fait par hasard que je suis tombé dessus. D’ordinaire, je ne me soucie guère de ce qui se passe au-dessus de nous. Pourtant, cette histoire a fait pâlir plus d’un pacifiste, dont moi-même, je dois l’avouer. Il semble qu’on y ait fait de bien funestes travaux, et je serais étonné d’apprendre que les résultats obtenus au niveau culinaire n’y soient pas liés… Vous-même, Tai Orhem, n’êtes pas étranger à ce programme, si j’en crois les divers journaux de la région ?
- Euh… À vrai dire… Non… C’est vrai que j’ai une certaine part de responsabilité dans, disons, la réussite des chambres antidisfécation. Mais nous sommes toujours restés dans la légalité, je puis vous l’assurer. Si ces magazines à scandale fantasment, c’est parce qu’ils sont mal renseignés, ou plus sûrement que la concurrence entre eux les rend aveugles.
- Croyez-vous, Orhem ? J’ai ouï dire que, ces derniers mois, Iron 18 avait désintégré par erreur plus d’ouvriers que depuis de nombreuses années.
- Que voulez-vous dire ?
- Je veux dire, mon cher Orhem, qu’Iron 18 est actuellement le repère d’assassins le plus officieusement en vogue. Qui plus est, le problème de la disfécation des aliments n’a jamais pu être résolu jusqu’à maintenant du fait du respect de la Charte Inter Planètes, qui interdit à tout individu intelligent de donner la mort à un autre. Je cite :
« Tout être doté d’une intelligence dite "analytique", c'est-à-dire conscient de son état de personne réfléchie et pensante, doit respecter la vie et la mort de son prochain, du moment que ce dernier possède une âme. Un acte contraire ou défiant cette loi entraînerait son commanditaire à de graves sanctions, s’entend l’exécution de tous ses esclaves, ou leur transfèrement à vie sur l’une des planètes de Hoodt, ainsi que l’interdiction définitive de possession d’esclaves. »
- … La science progresse, Carhen, et ils auront sans doute trouvé le moyen d’avancer sans avoir à toucher à un individu intelligent. Et puis, quand bien même aurions-nous été obligés de transgresser la loi, il est légitime, sinon essentiel, que l’on puisse réaliser ces quelques expériences. Si l’on considère que l’avenir de nos mondes dépend de quelques milliers de sacrifices, alors qu’est-ce que la mort face à la survie d’une planète entière, voire d’une galaxie au bord de la famine ?
- Il existe d’autres moyens de nourrir un peuple affamé…
- Les vitamines au 3X ? Nous avons fort heureusement dépassé le stade du Moyen-Âge ! Ces capsules douteuses et malodorantes n’ont plus leur place avec les techniques actuelles. Songez donc à ceux que l’on envoie explorer de nouveaux mondes aux confins de la Voie Lactée, et qui ne peuvent goûter aux plaisirs de la bouche parce que le saut dans l’hyperespace décompose la chair morte !
- De la chair morte, soit ! Mais de la chair d’animal. Tout ce que nous mangeons est d’origine animale. Oui, nous tuons les animaux, c’est vrai. Cependant, nous les tuons pour vivre, car nous devons manger, et nous les savons sans âme, inintelligents. Il n’y a aucun crime dans tout cela. Mais tuer nos semblables pour valider nos expériences, c’est autre chose !
Prendre la vie à une bête qui ne réfléchit pas, si le besoin est juste, est un acte concevable, défendable. Ce que nous mangeons, ce que vous mangez en ce moment précis, et que je mange également avec plaisir, cela dit, c’est de la viande d’animal… C’est la chaîne naturelle logique qui s’opère depuis la nuit des temps, le cycle de la vie : nous mangeons des animaux parce que nous participons à l’écosystème de l’univers, depuis toujours. Point !
- Mais nous ne mangeons effectivement pas des êtres intelligents !
- Comprenez-moi bien, Orhem : bien sûr que nous ne mangeons pas des êtres intelligents. Mais les plats que vous avez servis n’auraient pu l’être sans tous ces accidents mortels, sur Iron 18…
- Notez ainsi que, sans nos chambres antidisfécation, vous n’imagineriez même pas l’odeur de votre met…
- Peut-être aurais-je préféré, sans vouloir vous offenser. Car de savoir que je déguste cette rareté grâce au massacre inorganisé de tous ces gens, toute la jouissance gustative m’en est gâchée. Réfléchissez un peu, Orhem ! Nous sommes des êtres pensants et évolués. Nous réfléchissons et déduisons, agissons après avoir évalué le pourquoi de chacun de nos actes et méditons sur leurs conséquences probables. Donner la mort à l’un d’entre nous, à plusieurs d’entre nous, dussent-ils être de classe moyenne comme sur Iron 18, est digne d’un comportement animal, anarchique et indigne pour celui qui le perpétue.
- Non, mon ami ! Mourir pour la science est un devoir que n’importe quel animal intelligent devrait accepter, surtout s’il comprend qu’il œuvre pour l’avenir de ses congénères.
- Vous ne me ferez pas changer d’avis. Vous savez, les vieux loups de l’espace ont un dicton qui dit : « qui vole mal pilote mal ». Je dirais pour ma part : « qui commence par tuer son prochain finit par le manger » !
- N’exagérons rien ! Nous ne sommes tout de même pas des cannibales !
- Pourtant, le cannibalisme n’est pas chose plus horrible que ces expériences. Ces gens qui meurent… Ces gens, ils ont une âme, et ils aspirent tous à une vie éternelle. Ça aurait pu être vous, là-haut… Ou moi, ou le responsable de la Charte, pourquoi pas ! Non, c’est barbare. Dès la fin de ce repas, je contacterai les Grands et déposerai une motion visant à stopper les activités sur Iron 18.
- À votre guise, Carhen, mais sachez quand même que ce sont eux qui tiennent les rênes, là-bas. De toutes façons, euh… Comment dirais-je ?… Bref ! Croyez bien que je ne suis en rien mêlé à cette affaire. Je me suis fait l’avocat du diable pendant cinq minutes, mais mon travail consistait essentiellement à la conception et la réalisation des matériels frigorifiques. J’ai essayé de calmer votre entrain pendant cet agréable repas, mais je suis de tout cœur avec vous : j’adhère entièrement à vos principes. J’espère néanmoins n’avoir pas plus gâché votre repas par cette discussion engagée ?
- Je vous en prie, Orhem, n’en parlons plus. Encore toutes mes félicitations pour ce plat !
- C’est un plat exotique d’une chère rareté que vous avez dégusté là. Une des dernières conquêtes de la Charte. Tout au moins, une de ses dernières découvertes, car il n’y avait rien à conquérir sur cette planète. Nous pensons d’ailleurs en faire une gigantesque ferme et un relais de qualité pour les explorateurs et les marchands, car elle fourmille de bétail. Notre seul regret est de n’y avoir pas rencontré de race intelligente… Seules quelques ruines prouvent qu’il a pu y en avoir une, il y a longtemps. En tout cas, je crois que vous faites partie des rares sédentaires à avoir mangé de la chair en provenance directe de cet endroit éloigné de l’espace, sur les franges de la Voie Lactée.
- Et je m’en félicite ! Quel nom avez-vous donné à ce délicieux carnassier ?
- C’est de l’humain, très cher, répondit Orhem en s’essuyant le bord des mandibules à l’aide de ses tentacules. De l’humain…




NDA : La disfécation est une forme de décomposition de la viande qui la rend complètement avariée lors des voyages dont la vitesse est supérieure à celle de la lumière. Ce problème a longtemps empêché l’exportation des denrées cellulaires inertes vers de lointaines planètes.
Auteur
Slynn
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Date 02/07/2014 19:16:53
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